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Théophile Augustin Denis (né à Douai le 17 avril 1829 et mort le 24 novembre 1908 à Cayeux-sur-Mer), orphelin alors qu’il n’avait que onze ans. En 1865, il est rédacteur au service de presse du ministère de l’intérieur et devient membre de la Société des Gens de Lettres en 1866. It fût l’un des défenseurs du développement de la méthode dite « orale » avec éducation de la parole par la lecture sur les lèvres Il est aussi l’auteur d’un recueil de poèmes en picard mais surtout de l’ouvrage « Qu’est-ce que Gayant ? (Les Cahiers de la Gazette n°9 – Qu’est ce que Gayant -Th Denis) |
MŒURS FLAMANDES
GAYANT
Le XIXème Siècle – 10 juillet 1873
© BNF Gallica
Douai, 6 juillet 1873.
Pendant que les Parisiens fêtaient l’entrée du shah de Perse dans leurs Champs-Elysées à peine balayés des traces du pied allemand, une jolie cité flamande, Douai, que ses traditions de vie élégante et studieuse ont fait surnommer l’Athènes du Nord, célébrait une date patriotique, celle de « l’entrée des Français en cette ville », comme dit le programme, le 6 juillet 1667.
Rien ne manque à cette fête d’annexion, qui dure cinq jours, en prodiguant les divertissements de toute sorte aux populations accourues des villes et des villages du Nord de la France et de la Belgique.
Il y a des prix pour concours d’harmonie et de sociétés chorales, pour une exposition industrielle et artistique, pour tous les jeux en honneur dans la contrée. Ce n’est pas en de telles journées que vous trouveriez aux Flamands cette lourdeur et cette indifférence, que prête à leur caractère le jugement superficiel de certains chroniqueurs. Le Flamand n’a pas l’esprit léger, voilà tout ; et j’entends par là qu’il ne s’emporte pas inutilement, sans raison, à l’étourdie. Il réfléchit en tout. Aussi lorsqu’un vrai sujet d’enthousiasme le saisit et le transporte, croyez-moi, il sort vite de cette apparente indolence, et les éclairs ne manquent pas plus à ses yeux bleus qu’aux yeux noirs de ses frères méridionaux. Il ne s’est montré ni lourd, ni indifférent, dans cette dernière et malheureuse campagne, où il a eu la gloire, sous les ordres de Faidherbe, de faire reculer des envahisseurs trop habitués jusque-là à marcher en avant. Que de faits, dans le passé militaire du Flamand, témoignent d’ailleurs de son ardeur et de son intrépidité sur les champs de bataille !
C’est donc avec un enjouement qui ne doit rien à la gaité parisienne que Douai, aujourd’hui envahie par une population flamande, fête l’anniversaire de son admission dans la grande famille française. Vous vous imaginez bien que des solennités de ce genre, suspendues depuis deux ans, ne sont pas reprises sans provoquer certaines réflexions, certains rapprochements qui font éclater dans les âmes de généreux sentiments. Plus d’un Flamand, – et je puis vous en donner l’assurance, moi qui le suis – s’arrête au milieu d’un élan de joie, pour tourner sa pensée vers votre cher pays, et il se demande en frémissant ce qu’il serait advenu s’il avait dû subir un pareil sort. Il sent alors qu’il n’est pas un Alsacien-Lorrain qui ne soit resté Français de cœur, comme il le fût resté lui-même, et, se reportant aux souffrances d’une telle situation, un éclair de rage traverse son regard. Ce pénible souci ne s’en va qu’à la suite d’un espoir. C’est qu’on aime la grande patrie, en Flandre, et qu’on s’y est pas des derniers à faire de l’enthousiasme, — quand il le faut !
Douai en-fait aujourd’hui, et du meilleur ; car il se mêle au bruit de sa franche liesse une note de vraie patriotisme. Certes, vous – ou tout autre étranger à la ville – ririez de bon cœur, en apercevant l’objet principal qui fait vibrer la corde patriotique des Douaisiens ; peut-être iriez-vous jusqu’à l’ironie. On a l’esprit bien tourné, à Douai ; aussi personne ne songerait à se fâcher de votre irrévérence : on vous donnerait poliment un mot d’explication, et immédiatement votre voix se mêlerait au chœur général, pour crier : Vive Gayant !
Qu’est-ce que Gayant ? « Nul ne le sait en Flandre », a dit un poète humoriste.
Mais ce n’est pas une réponse. Gayant, son nom l’indique, est un géant, un mannequin d’osier dont la tête atteint le premier étage de nos maisons. Ses flancs donnent asile à six hommes qui le portent sur leurs épaules et le promènent par toute la ville, suivi de sa femme et de trois enfants également de proportions colossales. Ce Gayant est costumé en guerrier, casqué, cuirassé, lance au poing, avec un bouclier aux armes de Douai. En apparence, c’est une machine ridicule ; au fond, c’est un type que les traditions élèvent au rang de demi-dieu ; c’est une représentation de toutes les vertus guerrières dont la cité s’est fait un palladium. L’histoire locale veut que Gayant – de son vrai nom Jehan Gélon – ait été un vaillant homme d’armes qui sauva la ville d’une invasion de Normands au neuvième siècle. La liberté, l’amour des franchises municipales, l’honneur, l’héroïsme, voilà ce que les Flamands vénèrent en Gayant. Sous de telles idées, l’osier disparaît, le grotesque s’efface. Est-ce autre chose que l’idée qui nous tait chérir cette modeste étoffe qui compose notre drapeau ?
Naturellement la race des savants s’est ingéniés à trouver à Gayant je ne sais combien d’autres origines : on l’a fait venir d’Espagne ; ou a voulu qu’il fût simplement l’attribut de l’ancienne corporation des manneliers, etc. Rien n’a ébranlé la tradition populaire, et tant qu’il y aura un Douaisien au monde, il s’inclinera devant Gayant, son grand-père, comme il l’appelle avec orgueil, ainsi que s’incline tout bon patriote devant le drapeau du pays. Vous le voyez, il suffit qu’un étranger soit mis à même de pénétrer dans ces restes de vieilles mœurs pour en saisir tout l’attrait, se laisser prendre à leur charme et y applaudir.
A deux reprises différentes on voulut anéantir Gayant ; une première fois, en 1771, le clergé abolit ces « démonstrations profanes » ; une seconde fois, la première République, un peu trop à cheval sur les principes, voulut extirper ce « souvenir féodal. » On fît de beaux cris ! Le rétablissement de Gayant fut réclamé avec l’énergique entêtement des Flamands ; on alla jusqu’aux menaces les plus audacieusement accentuées ; une révolution sérieuse était imminente. L’autorité baissa pavillon. Gayant reparut, et je n’essaierai pas de vous décrire de quelles ovations fut salué ce grand ressuscité. Depuis lors, la pensée n’est venue à personne d’oser toucher à ce sympathique fétiche ; et l’on a continué à répéter, chaque année, d’un bout de la Flandre à l’autre, ce refrain dont l’air original (dit air de Gayant) est pour les Douaisiens ce qu’est pour l’Helvétie le fameux ranz des vaches :
Allons, veux-tu venir, côpère,
A l’procession de Douai ?
Alle est si jolie et si gaie
Que d’Valencienne et d’Tournai,
De Lille, d’Orchies et d’Arras,
Les pus pressés vienn’t à grans pas.
Turlututu Gayant., etc.
Ce cher Gayant fait boire énormément de bière, pas mal de vin (les caves flamandes ont une bonne réputation) ; chaque famille le festoie par des repas plantureux ; il fait consommer de tout beaucoup, de musique énormément; l’allégresse a des manifestations retentissantes ; puis le carillon du vieux beffroi vient encore ajouter à ce gai vacarme des foules. – Mais croyez-moi, mon cher ami, quelque bruit qu’on fasse dans ces jours de chère lie, personne n’oublie à quel propos éclate toute cette joie, et il n’est pas un de nous qui ne croie crier : Vive la France! en criant : Vive Gayant !
THÉOPHILE DENIS.


